30 000 emplois en jeu dans le secteur forestier : mythe ou réalité?

30 000 emplois en jeu dans le secteur forestier : mythe ou réalité?

En novembre 2025, le premier ministre Legault a brossé un portrait alarmant en évoquant la perte potentielle de 30 000 emplois dans le secteur forestier québécois à cause des droits de douane américains sur le bois d’œuvre. La moitié des travailleurs du secteur vivent-ils sur du temps emprunté en raison de la guerre commerciale?

Si c’est effectivement le cas, il s’agit d’un constat consternant puisque la foresterie demeure un pilier économique et social significatif pour plusieurs régions, voire essentiel pour de nombreuses communautés. Derrière les arbres, les abatteuses et les scieries, une réalité s’impose : les emplois forestiers évoluent, se transforment et se redéfinissent, portés par l’innovation, la résilience des travailleurs et les aléas économiques. Jusqu’à présent, le secteur est passé tant bien que mal à travers plusieurs crises successives qui ne l’ont pas laissé indemne. Cette dernière est-elle si apocalyptique que le premier ministre le prétend? Regardons dans le passé pour mieux nous situer.

Chute drastique du nombre d’emplois en deux décennies

Depuis 2001, le secteur forestier québécois traverse une mutation structurelle profonde. En 2001, la filière comptait près de 95 200 emplois, répartis entre la fabrication de produits en bois (44 %), la production de papier (36 %) et les activités de foresterie (20 %). Cette base solide a progressivement été érodée par des facteurs économiques et technologiques, ainsi que par deux crises majeures qui ont accéléré la restructuration du secteur. En 2008, l’éclatement de la bulle immobilière a effacé un grand pan de la demande pour les matériaux de construction en bois, tandis qu’en 2020, la pandémie de Covid-19 a temporairement mis à l’arrêt la moitié de l’économie. Aujourd’hui, le nombre d’emplois dans la filière a diminué de 40 % pour atteindre 57 300 en 2024.

En 2024, la fabrication de produits en bois demeure le principal employeur (29 500), suivie par le secteur des pâtes et papiers (18 100) et celui de l’exploitation forestière et des activités de soutien (9 700). Depuis 2000, les pertes sont significatives : -51 % pour les activités de foresterie, -47 % pour les pâtes et papiers et -29 % pour la fabrication de bois, qui reste la filière la moins touchée malgré le perpétuel conflit du bois d’œuvre.

Après un sommet de 45 000 emplois en 2004, le secteur cyclique de la fabrication du bois a effacé 16 000 emplois de 2005 à 2009. L’éclatement de la bulle immobilière a frappé dur. Aujourd’hui, le nombre de travailleurs dans ce segment oscille entre 27 000 et 30 000 depuis 2010, grâce entre autres à la modernisation et à l’automatisation qui ont amélioré la productivité. De plus, un taux de change avantageux et un secteur immobilier plus propice ont certainement favorisé la demande pour ces produits forestiers et le maintien des emplois. Un scénario semblable à 2008 pourrait-il se reproduire considérant des droits sur le bois d’œuvre canadien totalisant 45 %? Ce n’est pas impossible, mais, malgré sa torpeur, le secteur immobilier ne semble pas aussi près d’éclater cette fois-ci.

À l’inverse, la fabrication du papier illustre la fragilité d’un marché en déclin structurel : de 33 000 emplois en 2001, il en comptait 18 100 en 2024, sous l’effet de la transition numérique et de la chute du papier journal. La chute de la demande pour ces produits a décimé le secteur alors que les fermetures d’usines se sont succédé année après année. En 2001, on comptait 63 usines, contre moins d’une vingtaine aujourd’hui. Les pertes d’emploi dans ce secteur ont été beaucoup plus constantes alors que, bon an mal an, environ 680 travailleurs ont été sacrifiés. La réorientation vers des produits en croissance (cartons, emballages et papiers hygiéniques) ou à valeur ajoutée (bioraffinage et autres papiers spécialisés) est pour l’instant insuffisante pour amorcer une transformation profonde du secteur et inverser cette lourde tendance.

Depuis 2001, le segment de la foresterie, de l’exploitation et du soutien a subi un recul majeur : on est passé de 19 900 emplois à environ 9 700 en 2024, soit une diminution de moitié. Parallèlement, l’approvisionnement en bois de l’industrie québécoise a chuté de 33 % entre 2001 et 2024. Cette baisse provient principalement du recul marqué de l’approvisionnement issu des forêts publiques (-37 %), alors que la diminution s’établit à 15 % en forêt privée.

L’industrie forestière face aux crises

Lors de la crise forestière de 2008, le nombre d’emplois a chuté de 22 % au cours des cinq années suivantes. En 2020, ce sont 9,4 % qui ont été effacés en l’espace d’un an, quoiqu’une reprise ait eu lieu l’année suivante (+ 6,0 %). Ces crises ont accéléré la restructuration du secteur forestier; chaque épisode a entraîné des fermetures d’usines et des pertes d’emplois, mais aussi des efforts d’adaptation.

Sur la base des évaluations historiques, il est possible d’émettre une hypothèse globale quant aux pertes d’emplois en période de crise. Le segment du bois d’œuvre, fortement cyclique, pourrait subir des diminutions allant de 5 000 à 17 000 postes lors d’épisodes plus sévères. À cela s’ajoute le déclin structurel du marché du papier qui entraîne pour sa part une réduction moyenne d’environ 500 emplois par année, indépendamment des cycles économiques. Enfin, l’exploitation forestière, étroitement liée à ces deux segments, subirait des impacts proportionnels à la baisse de la demande en bois rond et à la contraction des activités industrielles. Globalement, le poids démographique de ce secteur économique pourrait continuer de s’atténuer sans toutefois correspondre au cataclysme avancé par François Legault (-30 000).

À court terme, les producteurs forestiers doivent s’attendre à une baisse de la demande en bois rond, conséquence directe du ralentissement industriel et des fermetures d’usines dans les segments les plus vulnérables. Ces ajustements accentueront les disparités régionales, notamment dans les zones dépendantes du bois d’œuvre. Cependant, il est curieux de constater que jusqu’à présent la majorité des usines ayant cessé leurs activités s’approvisionnent principalement en bois des forêts publiques.

Pourtant, loin d’être un acteur périphérique, la forêt privée peut devenir un véritable levier de stabilisation pour l’ensemble de la filière. Afin d’atténuer les répercussions régionales des fermetures d’usines, plusieurs pistes d’action méritent d’être mises de l’avant. Diversifier les débouchés offerts aux propriétaires, soutenir l’essor de petites unités de transformation de proximité et renforcer les programmes de sylviculture contribueraient à maintenir une activité économique soutenue dans les territoires. Par ailleurs, miser sur une hausse de la possibilité forestière en forêt privée permettrait de valoriser des volumes disponibles à proximité des usines. Ces approvisionnements de courte distance offriraient un soutien stratégique aux industriels dont l’accès au bois en provenance des forêts publiques est fragilisé par divers enjeux — notamment la protection du caribou ou l’expansion des aires protégées. Une meilleure intégration de la forêt privée dans les stratégies industrielles avec des engagements d’approvisionnement à long terme, ainsi qu’un arrimage plus rigoureux entre disponibilité locale du bois et besoins régionaux contribuerait à bâtir une résilience collective plus robuste pour le secteur forestier.

Recul de 3,4 % de la production québécoise de bois d’œuvre après trois trimestres

Selon Statistique Canada, la production canadienne de bois d’œuvre a reculé de 3,9 % après neuf mois en 2025, pour atteindre 15,42 milliards de pieds mesure de planche (G PMP). La baisse s’est accentuée au troisième trimestre, avec un recul de 8,0 %.

Presque toutes les provinces ont enregistré une diminution, à l’exception du Nouveau-Brunswick, qui affiche une hausse de 1,4 %, après 9 mois. L’Alberta connaît une légère baisse (-0,1 %), tandis que les reculs sont plus marqués ailleurs, notamment en Colombie-Britannique (-7,1 %, le plus fort du pays) et en Ontario (-5,7 %). Les autres provinces accusent une baisse moyenne de 5,2 %.

Au Québec, la production a diminué de 3,4 % après neuf mois, soit environ 139 M PMP de moins. Cependant, une reprise s’est manifestée au troisième trimestre 2025, avec une hausse de 11 % par rapport au troisième trimestre 2024. Cette amélioration contraste avec la forte baisse observée après six mois (-8,8 %), ce qui réduit la perte cumulée sur neuf mois.

Ce rebond au troisième trimestre s’explique probablement par l’anticipation de la hausse des droits américains sur le bois d’œuvre canadien (relevés à 45 % en août 2025), les scieurs souhaitant produire et expédier du bois d’œuvre avant une hausse de taxes. Cette mesure pèse lourdement sur la compétitivité du secteur et laisse présager un ralentissement au quatrième trimestre susceptible de réduire la moyenne annuelle et d’accentuer la pression sur l’industrie.

Toujours au Québec après trois trimestres, les inventaires ont chuté de 15 %. Cette baisse s’est accentuée après le mois de mai, car en prévision de la hausse des tarifs américains, les usines ont choisi d’écouler rapidement leurs stocks plutôt que de conserver du bois d’œuvre. La fermeture de scieries n’est probablement pas encore reflétée dans le niveau d’inventaires actuel; celui-ci risque d’être encore plus bas dans les prochains semestres. Sur la même période, les livraisons ont également reculé de 8,5 %.

Les conséquences du conflit du bois d’œuvre sont préoccupantes : chaque semaine, de nouvelles fermetures sont annoncées. Au Québec, une vingtaine d’usines ont déjà déclaré des arrêts temporaires ou définitifs en 2025. Dans ce contexte, il est raisonnable de prévoir une détérioration supplémentaire d’ici la fin de l’année, à mesure que les effets des droits accrus se font sentir.

La demande pour les granules gagne du terrain

Alors que les marchés traditionnels du bois ralentissent sous l’effet des tensions géopolitiques et d’une demande en recul pour les matériaux de construction et les papiers d’impression, le marché des granules de bois se distingue par sa vigueur. Portée par une demande croissante, cette filière offre une solution concrète pour valoriser les sous-produits des scieries, comme en témoigne les plus récentes statistiques d’exportation canadiennes. Elle contribue à diversifier les débouchés et à stabiliser les revenus forestiers dans un contexte économique incertain.

Une dynamique exportatrice en pleine accélération

Les données récentes confirment cette dynamique : après six mois en 2025, les exportations québécoises de granules de bois ont augmenté de 18 %, atteignant 325 000 tonnes métriques anhydres (tma). À titre indicatif, elles se sont élevées à 579 000 tma en 2024 sur une année complète. Au rythme où vont les choses, les exportations pourraient atteindre 683 220 tma en 2025, une augmentation de 104 420 tma. Cette hausse équivaut à la capacité de production annuelle de l’usine Granulco à Sacré-Cœur.

En valeur, les exportations ont progressé de 33 % pour atteindre 80 M$ après 6 mois. Sur la même période le prix moyen à l’exportation des granules affiche une hausse de 11 %, pour atteindre 267 $/tonne, renforçant l’attractivité économique de cette filière.

Cette croissance s’accompagne d’une diversification notable des marchés : les expéditions vers l’Union européenne ont augmenté de 22 %, vers le Royaume-Uni de 14 %, et vers les États-Unis de 19 %. Ces hausses traduisent à la fois un intérêt croissant pour les bioénergies et une capacité d’adaptation des producteurs québécois aux exigences variées des marchés internationaux.

La production canadienne de granules de bois demeure largement orientée vers l’exportation, la demande domestique étant encore limitée à des usages résidentiels et commerciaux à petite échelle. Le Québec, dont la capacité de production a augmenté de 80 % depuis 2016 pour atteindre 1,165 Mtma par an, confirme sa montée en puissance. Au premier semestre de 2025, le Québec représente 17 % des exportations canadiennes de granules de bois, derrière la Colombie-Britannique (64 %), mais devant le Nouveau-Brunswick (16 %) et la Nouvelle-Écosse (3 %).

Plusieurs projets industriels québécois illustrent le dynamisme de la filière. À Saint-Félicien, Granules LG automatise ses procédés. À Cacouna, le Groupe Lebel développe une usine alimentée par de la biomasse résiduelle. À Saint-Michel-des-Saints, La Granaudière, reprise par Albioma, alimente les Caraïbes en granules certifiées.

Des investissements similaires émergent dans les provinces voisines. En Ontario, le gouvernement injecte 11,3 M$ pour soutenir des projets de valorisation de la biomasse forestière dans le nord-est de la province. Parmi les bénéficiaires, GreenFirst reçoit près de 3 M$ pour moderniser son usine de cogénération à Chapleau et à développer des granules torréfiés comme substitut au charbon.

Face à l’instabilité des marchés traditionnels, la filière des granules de bois s’impose comme un levier de diversification, d’innovation et de résilience pour l’économie forestière québécoise. Portée par une dynamique exportatrice robuste et des investissements industriels structurants, elle confirme son rôle stratégique dans la valorisation des sous-produits du sciage.

Nouveaux droits de douane américains sur le bois d’œuvre et les meubles en bois

L’administration américaine a annoncé, le lundi 29 septembre, l’imposition de nouveaux droits de douane sur les importations de bois d’œuvre, de bois de construction et de meubles en bois, en vertu de l’article 232 de la Loi sur l’expansion du commerce. Cette décision repose sur une justification liée à la sécurité nationale, une interprétation qui soulève des préoccupations dans le contexte d’un marché nord-américain historiquement intégré.

Les droits suivants entreront en vigueur le 14 octobre 2025 :

  • 10 % sur le bois d’œuvre et le bois de construction;
  • 25 % sur les meubles en bois.
 

Une majoration supplémentaire est prévue au 1er janvier 2026, avec des droits pouvant atteindre 30 % pour les meubles rembourrés et 50 % pour les armoires de cuisine et de salle de bains en provenance de pays non liés par un accord commercial avec les États-Unis.

Le Canada, principal fournisseur de bois d’œuvre aux États-Unis, se retrouve une fois de plus en position de grande vulnérabilité. Les nouveaux droits de douane de 10 % annoncés par Washington viennent s’ajouter aux droits compensateurs (14,63 %) et antidumping (20,56 %), portant la charge tarifaire totale à 45,19 %. Ce niveau de taxation constitue un sommet historique et exerce une pression considérable sur le secteur forestier canadien. L’annonce survient alors que l’industrie est déjà fragilisée, comme en témoignent les nombreuses fermetures d’usines observées récemment.

Les droits de douane américains affaiblissent la compétitivité du bois d’œuvre canadien, poussant les acheteurs américains à privilégier le bois local. Bien que les États-Unis ne soient pas autosuffisants, les exportations canadiennes se poursuivent à des prix élevés, alors que le coût des tarifs est partagé entre les consommateurs et les industriels. Depuis 2017, les exportateurs québécois ont versé plus de 2 G$ en droits, alors que 38 % de la production est destinée au marché américain.

Les producteurs de bois en forêt privée sont des victimes collatérales du conflit qui vise avant tout la gestion des forêts publiques. Le bois de sciage résineux, pilier de leur mise en marché, voit sa valeur fragilisée par la baisse de revenus des scieries. Depuis 2017, la Fédération des producteurs forestiers du Québec réclame une exemption ciblée pour le bois d’œuvre produit à partir de bois rond issu de forêts privées dans une future entente à être négociée avec les États-Unis.

Recul généralisé de la production canadienne de bois d’œuvre résineux : le Québec en première ligne

La production nord-américaine de bois d’œuvre a baissé de 2,2 % au premier semestre de 2025 par rapport à l’année antérieure. Cette diminution est principalement due au fort déclin de la production canadienne ce premier semestre, alors qu’aux États-Unis la production est légèrement en hausse.

D’après Statistique Canada, la production canadienne de bois d’œuvre a fortement diminué (-5,8 %), pour totaliser 10,12 milliards de pieds mesure de planche (G PMP) après 6 mois en 2025. La production a chuté dans toutes les provinces canadiennes.

Une légère baisse a été observée en Alberta (-0,4 %), au Nouveau-Brunswick (-1,1 %) et dans les autres provinces (-3,1 %). Mais ailleurs le recul est majeur, notamment en Colombie-Britannique (-7,1 %) et en Ontario (-7,5 %). Au Québec, la chute observée est la plus importante avec une baisse de (-8,8 %), soit environ 265 MPMP, ce qui équivaut à la capacité de production annuelle d’une scierie de bonne envergure. Ce recul est exacerbé par le fait que le premier semestre 2024 avait été marqué par une performance robuste au Québec.

Notons aussi que les livraisons québécoises ont fortement baissé (-9,0 %), tout comme les inventaires (-17 %).

La détérioration récente de la production canadienne et québécoise s’explique en partie par l’anticipation d’une hausse brutale des droits américains sur le bois d’œuvre canadien. Cette hausse s’est concrétisée en août 2025, les droits passant de 14,54 % à 35,19 % en l’espace de deux semaines. Ce niveau tarifaire, inédit depuis le début du conflit commercial en 2016 et record depuis les années 1980, met à rude épreuve la résilience du secteur forestier. Le différend entre le Canada et les États-Unis continue de peser lourdement sur les perspectives du secteur, alors que près de 38 % de la production québécoise de bois d’œuvre résineux est destinée au marché américain.

Les conséquences sont immédiates et préoccupantes : après plusieurs annonces de fermetures et de ralentissements, une nouvelle vague frappe. L’usine Domtar de Maniwaki suspendra ses opérations dès le 10 octobre, la Scierie St-Michel, principal employeur de Saint-Michel-des-Saints, a annoncé l’arrêt de ses activités, tout comme Arbec Port-Cartier. Dans ce contexte, il est raisonnable de penser que la situation risque de continuer à se dégrader d’ici la fin de l’année, alors que les effets des droits américains plus élevés se font sentir.

Ces fermetures montrent la fragilité croissante des entreprises face à la pression commerciale, et rappellent l’urgence d’une action politique et économique pour soutenir les emplois, les communautés et la filière bois.

Washington durcit le ton : les droits compensateurs sur le bois canadien doublent

Le couperet est tombé à Washington. Le 8 août dernier – pour une deuxième fois en l’espace de quelques jours – le Département du Commerce des États-Unis annonçait une hausse de tarifs sur le bois d’œuvre canadien. Ainsi, les droits compensateurs pour la plupart des entreprises canadiennes passeront de 6,74 % à 14,63 %. Cette hausse donne suite à celle du 25 juillet, où les droits antidumping avaient augmenté de 7,66 % à 20,56 %, tel que discuté dans notre article du 5 août 2025.

Ainsi, en l’espace de deux semaines les droits sur le bois d’œuvre sont passés de 14,54 % à 35,19 %. Il s’agit du tarif le plus élevé depuis le début du conflit commercial en 2016, et d’un triste record depuis le début de ce différend au début des années 1980. Ce niveau de tarifs mettra à l’épreuve la résilience du secteur forestier canadien.

Cette double hausse n’a pas tardé à se répercuter sur les marchés. Au Canada, les indices de prix du bois d’œuvre ont enregistré une hausse d’environ 8 %, traduisant une réaction rapide des acheteurs américains face à la nouvelle structure tarifaire. Toutefois, cette augmentation demeure modérée en comparaison avec la hausse des tarifs, suggérant que les consommateurs n’ont pas absorbé l’intégralité de la hausse. Cette situation pourrait entraîner une fragilisation des marges pour les scieries canadiennes, déjà confrontées à une demande fragile en raison des mises en chantier décevantes. Il faut dire que les politiques économiques et commerciales du président Trump ne font rien pour rassurer les ménages.

En réponse, le gouvernement canadien a mis en place une stratégie ambitieuse pour transformer l’industrie du bois d’œuvre face aux mutations mondiales. Il prévoit 700 M$ en garanties de prêts pour soutenir les entreprises, 500 M$ pour diversifier les produits et les marchés, ainsi que des mesures favorisant l’usage de bois canadien dans les infrastructures publiques. Le gouvernement souhaite également élargir les exportations vers des marchés internationaux durables et investir 50 M$ pour former et accompagner les travailleurs affectés. Ces initiatives visent à renforcer la compétitivité, à moderniser l’industrie et à stimuler la croissance économique à long terme. Toutefois, ces mesures éludent la part de la filière qui s’occupe de l’approvisionnement en bois, dont les producteurs de bois œuvrant en forêt privée et leurs sous-traitants.

Des trajectoires opposées pour le marché résidentiel au Canada et aux États-Unis

D’après les données du Bureau de recensement des États-Unis, les mises en chantier ont légèrement progressé en juin 2025, atteignant 1,32 million d’unités sur une base annualisée, soit une hausse de 4,6 % par rapport à mai. Cette reprise reste toutefois fragile, les niveaux demeurant en léger recul de 0,5 % par rapport à juin 2024. Après 6 mois en 2025, le rythme de mises en chantier a glissé de 1,1 %.

Le segment multifamilial s’est particulièrement démarqué, avec une hausse de 31 % sur un mois et de 26 % sur un an, atteignant 414 000 unités. À l’inverse, les mises en chantier unifamiliales continuent de reculer, affichant une baisse de 4,6 % sur un mois et de 10 % sur un an, pour un total de 883 000 unités.

Ce recul dans le segment unifamilial reflète les difficultés rencontrées par les acheteurs face à des taux d’intérêt encore élevés et à une accessibilité à la propriété en déclin. Cette tendance est préoccupante pour l’industrie des matériaux de construction en bois, traditionnellement tributaire de la vigueur du marché unifamilial américain.

Les permis de construction — un indicateur avancé de l’activité attendue dans trois à quatre mois — sont restés stables à 1,40 million d’unités, témoignant d’un certain attentisme sur le marché de la construction. Selon les prévisions, les mises en chantier américaines devraient terminer l’année 2025 en recul de 2,4 %, avant de rebondir en 2026 avec une hausse de 4,6 %, atteignant alors 1,40 million d’unités.

À l’inverse de la tendance observée aux États-Unis, l’activité dans la construction résidentielle au Canada s’est nettement intensifiée. En juin, les mises en chantier ont atteint 284 000 unités annualisées, en hausse de 7,6 % par rapport au mois précédent et de 18 % sur un an.

Cette progression est largement attribuable au segment multifamilial, qui a bondi de 8,7 % sur un mois et de 22 % sur un an, pour atteindre 226 000 unités. Le secteur unifamilial, de son côté, demeure plus stable, avec une hausse de 3,6 %, tant sur une base mensuelle qu’annuelle.

Cette vigueur s’inscrit dans un contexte où le gouvernement fédéral a affiché son ambition de doubler la cadence de construction résidentielle, afin d’atteindre 500 000 logements par an d’ici dix ans. Une telle cible pourrait entraîner un doublement de l’utilisation du bois d’œuvre résineux canadien dans la construction résidentielle neuve. À titre de comparaison, en 2024, environ 9,4 % du bois d’œuvre produit au Canada était destiné à ce segment. Le gouvernement s’est également engagé à recourir exclusivement au bois canadien dans la réalisation de ses projets résidentiels.

En parallèle, les intentions de construction sont également en hausse. En mai, la valeur des permis de construction délivrée au pays a bondi de 12 % pour atteindre 13,1 G$. Cette hausse est largement attribuable à l’Ontario, où les permis liés à la construction institutionnelle ont augmenté de 1,3 G$. La valeur totale des permis affiche une progression de 11,8 % sur un mois et de 5,1 % sur un an. Du côté des mises en chantier, les prévisions indiquent une légère augmentation de 0,6 % en 2025, suivie d’un repli de 1,6 % en 2026, contrastant avec la vigueur actuelle du marché et les intentions gouvernementales.

Un autre coup dur pour le bois d’œuvre canadien

Le 25 juillet dernier, Affaires mondiales Canada a confirmé les résultats du sixième examen administratif des droits antidumping sur le bois d’œuvre résineux canadien exporté aux États-Unis. La nouvelle est alarmante : le Département du Commerce des États-Unis a imposé une hausse des droits antidumping, passant de 7,66 % à 20,56 % à compter du 30 juillet.

Ces droits antidumping s’additionnent aux droits compensateurs de 6,74 % actuellement en vigueur pour porter le total des droits combinés (antidumping et compensateurs) à un niveau historique de 27,30 %, contre 14,54 % auparavant.

En plus, ces nouveaux droits antidumping s’appliqueront rétroactivement pour 2023, et resteront en vigueur jusqu’à la publication des résultats du septième examen. Il s’agit d’un double coup de massue, alors que nous estimons que le coût de cette rétroaction pourrait atteindre 944 M$ pour l’industrie forestière canadienne et 195 M$ uniquement pour celle du Québec.

Une flambée des droits compensateurs et antidumping

Cette forte augmentation des taxes sur le bois d’œuvre résineux canadien exporté aux États-Unis marque le plus haut droit combiné jamais enregistré depuis le début de ce conflit en 2016. À eux seuls, les droits antidumping surpassent les droits combinés des dernières années. Ce niveau de taxation sans précédent représente un véritable test de résilience pour l’ensemble du secteur forestier canadien.

Et comme si cela ne suffisait pas, le Département du Commerce des États-Unis publiera également sous peu les résultats définitifs des examens compensateurs. Par conséquent, d’ici la date limite du 8 août 2025, le niveau des droits compensateurs pourrait également augmenter et s’ajouter à cette charge, ce qui aurait un impact supplémentaire sur l’industrie forestière canadienne.

Depuis le début des années 1980, la dispute sur le bois d’œuvre a engendré cinq litiges majeurs et trois accords bilatéraux. Tout au long de ce conflit historique, le gouvernement américain a constamment tenté de restreindre l’accès du bois canadien à son marché en ayant recours à des quotas ou à des tarifs douaniers. Actuellement, les droits appliqués figurent parmi les plus élevés jamais enregistrés depuis le début de ce long bras de fer commercial, n’étant surpassés que lors d’une brève période en 2001-2002. La révision prochaine des droits compensateurs se traduira-t-elle par un triste record de tarifs pour les scieurs canadiens?

Le conflit autour du bois d’œuvre entre le Canada et les États-Unis continue de peser lourdement sur l’industrie forestière canadienne. Une fois de plus, le protectionnisme américain se manifeste par des mesures commerciales injustifiées et punitives. Ces actions unilatérales ne font qu’éroder la compétitivité du bois d’œuvre canadien sur son principal marché d’exportation, les États-Unis, et portent directement préjudice à l’ensemble du secteur forestier. À titre indicatif, environ 38 % de la production totale de bois d’œuvre résineux du Québec est exportée aux États-Unis et se trouve assujettie à ces taxes.

Dernièrement, plusieurs scieries ont dû annoncer des fermetures ou des ralentissements de production. Parmi les entreprises majeures touchées, le groupe Arbec a fermé plusieurs usines, notamment à Port-Cartier, à Saint-Roch-de-Mékinac, à Parent et à L’Ascension-de-Notre-Seigneur. Une reprise graduelle est attendue ici et là. Plus tôt dans l’année, Damabois avait également fermé ses portes pour une durée indéterminée à Saint-Jean-Port-Joli et à Cap-Chat. De son côté, Scierie St-Michel a annoncé tout récemment la fermeture de ses installations, ajoutant à la liste des scieries en difficulté.

Ces décisions ont des conséquences dramatiques pour les communautés locales, pour l’économie régionale et, par ricochet, pour les producteurs forestiers qui dépendent de cette industrie. En 2024, le bois de sciage de sapin-épinette représentait 63 % des volumes mis en marché en forêt privée, générant une valeur de près de 300 millions de dollars. Le contexte géopolitique aura encore une fois une incidence prépondérante sur la capacité des producteurs à mettre en marché du bois.

Le 5 août, le premier ministre Mark Carney a proposé une série de mesures pour soutenir l’utilisation du bois canadien par la diversification des marchés et par le développement de la construction. Il a également offert un soutien financier aux entreprises du secteur et des formations aux travailleurs. Même si ces mesures doivent être accueillies favorablement, aucune n’aide directement les producteurs.

L’avenir du secteur dépend en grande partie d’une résolution rapide du litige sur le bois d’œuvre. Espérons que les gouvernements canadien et américain négocieront bientôt une solution pour mettre fin à cette situation, une solution qui mettra enfin à l’abri les producteurs forestiers d’un litige où ils ne sont que des victimes collatérales.

Baisse de 16 % de la production de bois d’œuvre québécoise au premier trimestre

La production nord-américaine de bois d’œuvre a chuté de 3,9 % au premier trimestre de 2025 par rapport à l’année précédente. La baisse de production a eu lieu partout en Amérique du Nord, mais c’est vraiment au Canada que la chute a été plus importante.

D’après Statistique Canada, la production canadienne de bois d’œuvre a fortement diminué (-7,0 %), pour totaliser 4,94 milliards de pieds mesure de planche (G PMP). Cette production a chuté dans presque toutes les provinces canadiennes, à l’exception du Nouveau-Brunswick qui a vu sa production stagner.

Une baisse a été observée en Alberta (-2,1%), en Colombie-Britannique (-3,6 %), en Ontario (-5,8 %) et dans les autres provinces (-4,2 %). Mais c’est vraiment au Québec que la chute observée a été la plus importante, avec une baisse de 16 %. La baisse y est également la plus importante en termes absolus (-0,25 G PMP). Fait à noter, les livraisons québécoises ont aussi fortement diminué (-16 %), ainsi que les inventaires (-19 %).

Il ne faudrait pas s’étonner d’une aggravation des résultats économiques au Québec pour le deuxième trimestre. Plusieurs annonces récentes dans le secteur du bois d’œuvre confirment cette tendance. Plusieurs entreprises ont procédé à des fermetures plus tôt cette année. Le Groupe Lebel a fermé son usine de sciage de Saint-Joseph-de-Kamouraska pour une période indéterminée le 5 avril. Damabois a également fermé en mai son usine de bois d’œuvre feuillus à Saint-Jean-Port-Joli pour une durée indéterminée, tout juste deux mois après la fermeture de leur usine de bois d’œuvre résineux à Cap-Chat. Plus récemment, le 6 juin 2025, Arbec a annoncé la fermeture de sept de ses scieries. Ces usines, situées en Mauricie, au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord, représentent une capacité de production totale de 700 millions de PMP par année.

Divergence des économies canadiennes et américaines

Au premier trimestre de 2025, les trajectoires économiques du Canada et des États-Unis ont pris des directions opposées. Tandis que l’économie canadienne affichait une croissance réelle annualisée de 2,2 %, celle des États-Unis se contractait de 0,2 %, enregistrant sa première baisse trimestrielle depuis l’hiver 2022.

Cette divergence économique est nuancée. Aux États-Unis, la baisse du PIB est perçue comme un ajustement technique masquant une dynamique intérieure meilleure qu’affichée. La diminution des dépenses gouvernementales et les incertitudes liées aux politiques commerciales ont pesé sur le PIB; toutefois, la consommation, la construction résidentielle et l’investissement des entreprises ont été favorables. Inversement, la performance canadienne, bien que positive, repose sur des bases fragiles, car la demande intérieure finale est stagnante et qu’un net ralentissement des dépenses des ménages est observé.

Les deux économies ont subi un choc commun qui a eu un effet inverse sur le PIB : l’anticipation de nouveaux tarifs douaniers. Cette incertitude a poussé les entreprises à devancer leurs commandes, créant une hausse artificielle de l’activité. Au Canada, cela s’est traduit par une hausse des exportations nettes et une accumulation de stocks. Aux États-Unis, les importations ont bondi (+41 %) et l’investissement en équipements a connu une croissance exceptionnelle (+23 %). Ces effets devraient s’inverser dès le deuxième trimestre, ce qui occasionnera une hausse du PIB aux États-Unis et une baisse au Canada selon les prévisions.

Que feront les banques centrales?

Pour juguler l’inflation, une banque centrale augmente généralement ses taux directeurs, ce qui a pour effet d’accroître le coût du crédit pour les entreprises et les particuliers. Inversement, si l’économie ralentit et que des emplois sont abolis, la banque centrale est censée abaisser ses taux afin de donner un coup de fouet à l’activité économique. Malheureusement, dans le contexte actuel et avec l’application de nouveaux tarifs douaniers, les décisions concernant les taux sont particulièrement difficiles à prendre. En effet, les tarifs stimulent l’inflation et ralentissent l’économie. Les deux banques centrales sont donc prises entre l’arbre et l’écorce et adoptent une posture attentiste face à l’incertitude.

C’est sans doute pourquoi la Banque du Canada a maintenu son taux directeur à 2,75 % pour le deuxième mois consécutif, préférant observer l’économie. Un cycle de réduction des taux semble probable au Canada alors que l’économie ralentira, avec une baisse cumulative de 75 points de base anticipée d’ici la fin de l’année, pour ramener le taux à 2 %. La Réserve fédérale américaine a également maintenu son statu quo (entre 4,25 % et 4,50 %), préoccupée par les effets des nouveaux tarifs de l’administration Trump. Un assouplissement monétaire pourrait devenir inévitable si les signes de récession se confirment aux États-Unis.

Malgré des trajectoires de PIB divergentes au premier trimestre de 2025, la croissance canadienne est fragile et la contraction américaine est pour l’instant davantage reliée à un ajustement technique. L’anticipation de nouveaux tarifs douaniers a gonflé l’activité, un effet qui devrait s’inverser au deuxième trimestre. Les banques centrales restent attentistes, avec des baisses de taux probables au Canada et un possible assouplissement aux États-Unis.

Le dévoilement des prochaines statistiques confirmera vraisemblablement que le secteur forestier canadien traverse un deuxième trimestre 2025 difficile comme en font foi plusieurs fermetures. Nous anticipons un déclin des exportations vers les États-Unis, des pressions sur les prix, et une accumulation de stocks, le tout aggravé par les incertitudes liées aux nouveaux tarifs douaniers, notamment les droits compensateurs et antidumping sur le bois d’œuvre qui devraient bondir. La faiblesse de la demande intérieure canadienne ne compensera pas ce ralentissement. Bien que les baisses de taux de la Banque du Canada puissent offrir un léger répit, elles ne résoudront pas les défis à l’horizon.

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