Est-ce que le prix du bois d’oeuvre reviendra à la normale?

En l’espace de quelques semaines, le prix du bois d’œuvre a connu sa chute la plus rapide et brutale depuis les années 1980. Le contrat à terme sur le bois d’œuvre, donc inscrit à la bourse, est passé de de 2 044 $ CA/MPMP le 7 mai à moins de 974 $ CA/MPMP le 28 juin. Malgré cette baisse de 52 %, il est important de rappeler qu’au niveau actuel, le prix du bois d’œuvre demeure près de deux fois supérieur à sa moyenne historique (≈570 $ CA/MPMP).

Décidément, la course historique du prix du bois d’œuvre entre dans une deuxième phase où le retour à la vie normale provoquera un nouvel équilibre entre l’offre et la demande de bois d’œuvre.

Cet effondrement historique coïncide avec une baisse de la vente de maisons aux États-Unis et d’un ralentissement des activités de rénovation résidentielle. D’une part, le boom immobilier induit par la baisse des taux hypothécaires et l’avènement du télétravail prend une pause au moment où les prix médians des maisons aux États-Unis (+20 %) et au Canada (+37 %) ont bondi au cours de la dernière année.

D’autre part, le retour à la normale dans un monde où plus de 46 % des Américains ont reçu une deuxième dose de vaccin contre la COVID-19 semble tempérer l’engouement des projets de rénovations résidentielles. Rappelons que les projets de rénovation consomment autant sinon plus de bois d’œuvre que la construction résidentielle. Lentement, mais sûrement, nous assistons à un transfert du crédit discrétionnaire des consommateurs du marché immobilier vers les secteurs délaissés pendant la pandémie tels que la restauration, les loisirs et la villégiature. Signe que les Américains quittent leurs patios pour les voyages : le trafic aérien américain est actuellement à 80 % de son rythme de 2019, contrairement à seulement 20 % vers la fin de juin 2020.

Du côté de l’offre, les livraisons de bois d’œuvre par rail ont atteint leur plus haut niveau depuis le début de la pandémie et plusieurs projets d’agrandissement ou de démarrage de scieries sont en branle. À Princeville, la scierie Bois LIB devrait débuter ses opérations sous peu. Les exportations primordiales de bois d’œuvre de la Colombie-Britannique vers les États-Unis pour les 4 premiers mois de l’année sont en augmentation de 33 % par rapport à 2020. Bien que ces données soient encourageantes afin de résorber la pénurie de bois d’œuvre, la menace de feux de forêt dans l’ouest du continent pourrait mener à une interdiction des activités de récolte, ce qui laisse présager des problématiques d’approvisionnement.

Le consensus du marché prévoit que le prix du bois d’œuvre oscillera autour de 765 $ CA/MPMP en 2022, ce qui est nettement supérieur au prix moyen de 430 $ CA/MPMP observé de 2007 à 2019, suivant l’éclatement de la bulle immobilière américaine. Ainsi, si le secteur immobilier demeure robuste tel qu’anticipé, la nouvelle normale pour le prix du bois d’œuvre pourrait être semblable à la période de 1994 à 2006 où le prix moyen du bois d’œuvre a été de 680 $ CA/MPMP alors que les mises en chantier américaines dépassaient les 1,5 million d’unités par année comme c’est présentement le cas.

Les scieurs résineux ont le vent dans les voiles

Le dynamisme de l’activité immobilière aux États-Unis continue d’éclipser le reste de l’économie. Après 10 mois de pandémie, les dépenses de consommation en services sont toujours fortement en recul, tandis que celles des biens durables, comme les maisons et les voitures, n’ont jamais été aussi importantes. Évidemment, la baisse des taux d’intérêt à des niveaux planchers, un soutien fiscal important et les mesures de distanciation sociale alimentent le boom du secteur immobilier. Ce dynamisme est notamment lié à la résilience du marché de l’emploi des universitaires. Précisions que cette catégorie de travailleurs a déjà retrouvé le plein emploi. Or, l’implantation du télétravail à grande échelle chez ces travailleurs a grandement favorisé la construction de maisons unifamiliales en banlieue ou en milieu rural.

Par conséquent, la hausse des activités de construction résidentielle a accru la demande pour le bois d’œuvre résineux. Ce produit a surpassé toutes les attentes en 2020 et est très bien positionné pour connaître une excellente année 2021 alors que le consensus table sur une croissance de 10,2 % de la construction de résidences unifamiliales aux États-Unis.

Cette progression soutenue arrive au moment où la capacité de production de l’industrie nord-américaine de bois d’œuvre est sous pression. À court terme, les niveaux d’inventaires sont nettement insuffisants pour satisfaire la demande sous-jacente, tandis qu’à moyen terme, le déclin de la production en Colombie-Britannique limite la probabilité d’une forte réponse à mesure que la possibilité forestière de cette région diminue. Ainsi, l’équilibre du marché du bois d’œuvre repose en grande partie sur la capacité du Sud des États-Unis d’accroître rapidement sa production afin d’augmenter l’offre sur le marché nord-américain. Bien que plusieurs investissements aient été annoncés dernièrement dans cette région, il reste à voir si ceux-ci permettront de produire suffisamment de bois d’œuvre rapidement.

Le contexte actuel est donc très favorable aux scieurs nord-américains. La pandémie a provoqué une surchauffe de la demande pour le bois d’œuvre, alors que la capacité de production est insuffisante à court terme. Le débalancement de l’offre et de la demande a créé des conditions de rareté, ce qui s’est traduit par une rentabilité record des activités de sciage.

À preuve, le prix du contrat à terme sur le bois d’œuvre résineux se situe toujours au delà de la barre des 1 000 $ CA/MPMP. Sur une année complète, le prix du bois d’œuvre a atteint en moyenne 747 $ CA/MPMP en 2020, en progression de 58 % par rapport à l’année précédente.

La conjonction de ces éléments amène la plupart des PDG de l’industrie à afficher un optimisme marqué quant aux perspectives du bois d’œuvre. À ce stade-ci, les scieurs font leur possible pour maximiser leur production afin de tirer profit des prix record. Avec un bénéfice d’exploitation moyen de 300 $ CA/MPMP pour les scieurs de résineux dans l’est du Canada au troisième trimestre et un prix de vente légèrement inférieur au quatrième trimestre, les opérations de sciage pourraient difficilement être plus rentables.

Prix de vente, coût et résultat d’exploitation des scieries de l’est du Canada inscrites en bourse
($ CA/MPMP)

La situation devrait demeurer largement favorable en 2021, alors que le prix moyen du bois d’œuvre devrait se maintenir à environ 690 $ CA/MPMP, bien au delà de sa moyenne historique qui oscille aux alentours de 570 $ CA/MPMP depuis 1996. La baisse de prix du bois d’œuvre d’une année à l’autre sera compensée par la diminution récente des tarifs douaniers de 20 % à 9,0. Étant donné que la moitié du bois d’œuvre produit au Québec est exporté vers les États-Unis, cela diminuera les coûts à l’exportation pour les scieries réalisant des affaires au sud de la frontière. Une fois les tarifs soustraits, les revenus dégagés par les scieries exportatrices en 2021 devraient être plus importants que ceux de 2020. Rappelons que la dernière année fut faste pour les scieurs alors qu’ils ont généré des marges bénéficiaires record.

Impact des tarifs douaniers sur le prix du bois d'oeuvre
(en $ CA/MPMP)

Le prix du bois d’œuvre repart à la hausse

Après avoir chuté à près de 580 $ CA/MPMP le 13 octobre dernier, le contrat à terme1 du mois de janvier sur le bois d’œuvre a rebondi pour atteindre un peu plus de 1 060 $ CA/MPMP à la mi-décembre. Bien que le prix soit inférieur au record atteint au mois de septembre (1 261 $ CA/MPMP), il n’en demeure pas moins très élevé par rapport à sa moyenne historique de 570 $ CA/MPMP et nettement supérieur au seuil de rentabilité des scieries québécoises.

Évolution du prix des contrats à terme de l'indice Random Lengths
($ CA/MPMP)

Ainsi, plusieurs acteurs du milieu forestier anticipent un retour au sommet pour le prix du bois d’œuvre. Il faut dire que l’équilibre entre l’offre et la demande est particulièrement tendu, alors que les distributeurs de bois d’œuvre ont de la difficulté à bâtir leurs inventaires à l’approche de la saison de la construction de 2021. En 2018 et 2019, l’industrie nord-américaine avait à sa disposition plus de 6,5 G PMP de bois d’œuvre avant l’arrivée du pic saisonnier d’avril et mai lorsque les chantiers de construction démarrent. Actuellement, ces inventaires sont 12 % moins élevés tandis que le niveau des mises en chantier est supérieur.

Mises en chantier de résidences unifamiliales aux États-Unis
(en milliers d'unités par mois, non désaisonnalisées)

Les températures particulièrement clémentes ont prolongé de quelques semaines la construction résidentielle dans le nord-est et le midwest des États-Unis au moment où la demande pour les résidences dans les banlieues demeure très vigoureuse partout sur le continent. Cette figure illustre bien un décalage de la saison de construction aux États-Unis qui se prolonge et se renforce jusqu’à l’automne.

Il est particulièrement intéressant de voir que la demande atteint généralement son apogée entre les mois de mai et de juillet, alors que la conjoncture actuelle fait fi de la saisonnalité classique. En octobre 2020, le rythme de mises en chantier des résidences unifamiliales était supérieur de 24 % au maximum atteint au cours de ce mois pendant la dernière décennie.

La combinaison d’un faible niveau d’inventaire et d’une demande beaucoup plus importante que prévu à cette période de l’année devrait soutenir le prix du bois d’œuvre. De plus, les risques d’une perturbation de la chaîne d’approvisionnement causée par une défaillance du transport sur rail lors de la saison hivernale ou de la fermeture de scieries dont les travailleurs seraient infectés par la COVID-19 semblent vraisemblables. Il appert donc probable que le prix du bois d’œuvre restera élevé pour un moment.

1 Un contrat à terme constitue un engagement d’acheter (pour l’acheteur), de vendre (pour le vendeur) un actif sous-jacent à un prix fixé dès aujourd’hui, mais pour une livraison et un règlement à une date ultérieure. Ces contrats à terme sont échangés à la bourse.

Une année mouvementée sur le marché du bois et des produits forestiers

L’évolution fulgurante de la pandémie et le choc causé à l’économie mondiale par les mesures de confinement nous a fait craindre le pire pour l’industrie forestière. Après trois trimestres, et bien que nous soyons encore loin d’une sortie de crise, force est de constater que la pandémie a frappé fort et de façon inégale les principaux marchés des produits forestiers et incidemment, des producteurs de bois. Le segment des matériaux de construction en bois a défié pour le mieux toutes les projections inimaginables, alors que celui des pâtes et papiers a subi un double choc. D’une part, la récession mondiale a causé un ralentissement de la consommation de la plupart des biens, y compris le papier. D’autre part, l’implantation du télétravail à grande échelle et la fermeture des établissements scolaires a provoqué un changement d’habitudes de consommation, causant une diminution importante des commandes.

Le graphique ci-dessous illustre bien la divergence entre ces deux secteurs. À la verticale, on constate que les prix des panneaux et du bois d’œuvre résineux ont explosé en 2020, alors que le prix de toutes les pâtes et papiers a flanché. À l’horizontal, on distingue l’évolution des volumes consommés ou produits d’une année à l’autre. Ici, les manufacturiers de matériaux de construction en bois ont vu leurs volumes se stabiliser en 2020, alors que certains papetiers ont vu les leurs chuter de manière vertigineuse. Les produits ayant mal performé en termes de volume et de prix se retrouvent dans le quadrant inférieur gauche, alors que le bois d’œuvre résineux a surperformé dans le quadrant supérieur droit.

Variation du prix moyen et des volumes des produits forestiers
(janv. à sept. 2019 par rapport à janv. à sept. 2020)

État du marché des papiers graphiques en Amérique du Nord

En 2000, l’industrie papetière nord-américaine atteignait une production record de 45,2 millions de tonnes métriques de papiers graphiques. Cette année-là, les compagnies québécoises oeuvrant dans ce secteur affichaient des revenus substantiels[1]. Abitibi-Consolidated générait des ventes de 8,1 G$ CA, Cascades 4,3 G$ CA et Domtar 5,7 G$ CA.

À la suite de l’essor des médias numériques au début des années 2000, les différentes catégories de papiers graphiques ont connu un déclin structurel colossal. À raison d’une décroissance annuelle moyenne de 4,1 % pour le papier journal et de 2,8 % pour les papiers d’impression et d’écriture, la production nord-américaine de papiers graphiques de 2019 est retombée à un niveau comparable aux années 1960.

Production de papiers graphiques en Amérique du Nord
(en millions de tonnes métriques)

En 2020, l’industrie nord-américaine des papiers graphiques a subi un double choc. D’une part, la récession mondiale a causé un ralentissement de la consommation de la plupart des biens, y compris le papier. D’autre part, un changement d’habitudes de consommation causé par l’implantation du télétravail à grande échelle et la fermeture des écoles a provoqué une diminution importante des commandes. Récemment, Produits forestiers Résolu nous apprenait que la demande mondiale pour le papier journal avait chuté de 22 % depuis le début de l’année. Le PDG ajoutait également que « la pandémie aura provoqué un certain changement progressif dans la tendance baissière à long terme de la demande ».

Cette baisse importante s’est traduite par des fermetures temporaires chez plusieurs papetières québécoises. Pour l’instant, ces arrêts ont eu peu d’impacts pour les producteurs de bois, mais cela ne saurait durer. Effectivement, ces usines demeurent essentielles au bon fonctionnement du complexe industriel forestier puisqu’elles permettent l’écoulement des copeaux produits par les scieurs.

Tout comme lors de la récession précédente, nous pourrions espérer un léger rebond de la demande de papiers lors de la fin de la récession alors que l’économie reprendra de sa vigueur. Il est toutefois difficile de déterminer quelle proportion de la demande pour les papiers graphiques reviendra une fois que les gouvernements auront levé les restrictions sanitaires. Ces nouvelles habitudes de consommation deviendront-elles permanentes? Si oui, cela signifierait une accélération de la décroissance de la demande à long terme pour les papiers d’impression.

Malgré la baisse importante de la demande du segment des papiers graphiques, certains segments du secteur forestier, comme les pâtes qui sont utilisées dans la fabrication du papier hygiénique ainsi que le carton-caisse, sont demeurés stables ou en croissance.

Grâce à l’essor du commerce en ligne, la demande de carton-caisse n’a jamais été aussi florissante. Aux États-Unis, les ventes en ligne ont littéralement explosé pendant le confinement et représentent maintenant plus de 15 % du total des ventes au détail. Si ces habitudes de consommation demeurent, la demande pour le carton-caisse pourrait fortement augmenter puisque l’achat en ligne nécessite 7 fois plus de carton-caisse que le même achat réalisé en magasin.

Qu’en est-il alors pour l’industrie papetière québécoise qui subit ce ralentissement du côté des papiers d’impression? Pour l’instant, il n’y a pas de projet sur la table visant la conversion de machines à papier vers des segments plus prometteurs. Cascades et Domtar ont bien annoncé leur intention de profiter du marché du carton en convertissant chacune une usine. Toutefois, les projets mis de l’avant par ces deux compagnies sont malheureusement localisés aux États-Unis.

[1] En $CA de 2020.

Divergence historique entre le prix du bois rond et le prix du bois d’œuvre

En 2019, les producteurs forestiers du Québec ont livré tout près de 4 millions de mètres cubes de bois aux usines de sciage de sapin-épinette. Ces récoltes représentent un peu plus de 60 % de l’ensemble des volumes issus des forêts privées. Nul doute, le sort des producteurs forestiers dépend largement du contexte économique dans lequel évoluent les scieries de résineux. La situation est actuellement favorable pour les scieurs alors que le prix du bois d’œuvre bat des records, mais est-ce que les producteurs de bois profitent également de cette embellie?

Le graphique ci-dessous compare sommairement les revenus et les dépenses des scieries résineuses du Québec. Les dépenses sont divisées en deux catégories, soit les coûts d’approvisionnement et les autres coûts d’opération nécessaires pour produire un MPMP de bois d’œuvre (énergie, main-d’œuvre et autres). Les coûts d’approvisionnement représentent le coût moyen du bois issu des forêts privées du Québec. Les autres coûts d’opération sont basés sur les états financiers d’une compagnie forestière québécoise cotée en bourse et œuvrant principalement au Québec. Quant aux revenus, ils constituent les sommes générées par la vente d’un MPMP de bois d’œuvre résineux ainsi que les copeaux sous-jacents.

De 2016 à 2018, nos modèles nous indiquent que les scieurs québécois ont été en mesure d’engendrer des profits majeurs malgré une augmentation des coûts reliée à l’imposition des tarifs douaniers américains à partir d’avril 2017. En 2019, la plupart des scieurs québécois ont pu couvrir leurs coûts d’opération malgré une baisse importante du prix du bois d’œuvre grâce, entre autres, à une baisse du prix moyen du bois en forêt privée. En 2020, l’augmentation astronomique du prix du bois d’œuvre a créé un contexte exceptionnel pour cette industrie, et ce, malgré la faiblesse du marché des copeaux liée à la fermeture de papetières. Il est fort probable que ces entreprises n’aient jamais été aussi profitables.

Comparaison entre les coûts d’opération et les revenus d’une scierie de sapin-épinette du Québec
($2020 CA/MPMP)

La Fédération des producteurs forestiers du Québec a procédé à une analyse des prix minimaux affichés du bois de sciage de sapin-épinette entre septembre 2019 et septembre 2020 à partir des données du site Prixbois.ca. Ces offres constituent le prix minimal offert par les scieries aux producteurs forestiers de 7 plans conjoints qui fonctionnent selon cet affichage de prix. En tout et pour tout, 36 scieries représentant les plus grands acheteurs pour ce type de bois de ces régions ont été retenues dans l’analyse.

D’abord, nous constatons que les prix offerts aux producteurs ont très peu varié, et ce, malgré la flambée des prix du bois d’œuvre. Le graphique ci-dessous détaille le nombre de scieurs qui ont procédé à des diminutions ou à des augmentations de prix. Parmi les 36 scieurs de résineux analysés sur ces territoires, on constate que 11 scieries ont affiché des baisses de prix, généralement de 1 à 5 %. On constate également que 14 autres scieries n’ont pas modifié leur offre minimale effectuée aux producteurs et que 11 scieries ont augmenté les prix offerts, généralement de 1 à 5 %. Parmi les 36 scieurs, seulement 1 scieur a augmenté ses prix de plus de 10 %.

Variation du prix minimal affiché par les scieries pour du bois de sciage de sapin-épinette
(variation entre septembre 2019 et septembre 2020)

En résumé, 89 % des scieries de notre échantillon ont très peu modifié le prix offert aux producteurs, soit une variation entre -5 % et +5 %. Cette situation est quelque peu consternante puisque le bois d’œuvre a vu son prix s’envoler de 142 % au cours de la période correspondante.

Qu’est-ce qui explique cette déconnexion entre le prix de l’intrant et celui du produit fini? Plusieurs changements structurels et anomalies de marchés permettent d’établir des pistes de réponses :

  • La diminution importante du nombre de scieries au cours des 20 dernières années a occasionné une consolidation du marché.
  • Une structure de marché caractérisée par peu d’acheteurs et une multitude de petits fournisseurs de bois rond.
  • La prédominance grandissante de la récolte mécanisée privilégie la quantité et une production constante au détriment du prix obtenu en bordure de chemin.
  • L’importance relative des coûts de transport limite les producteurs à un nombre restreint d’acheteurs potentiels.

L’écart qui existe entre le prix du bois rond et celui du bois d’œuvre se rétrécira éventuellement. Espérons toutefois qu’une partie de rapprochement se traduira par une hausse de prix offert aux producteurs.

Chronologie d’une hausse de prix record pour le bois d’œuvre

Après une surprenante course ininterrompue depuis le début du mois d’avril, le prix du bois d’œuvre a dépassé les 1 200 $ CA/MPMP à la fin août. Il s’agit d’un bond vertigineux puisque le prix avoisinait les 600 $ CA/MPMP avant que la pandémie ne prenne de l’ampleur à la mi-mars. L’explosion des prix s’explique par les interventions gouvernementales et un enchaînement de comportements spécifiques à la crise sanitaire. Faisons ici la chronologie de cette hausse de prix record.

Mars : Le spectre d’une récession économique faisait les manchettes, provoquant la chute des cours boursiers des principales compagnies forestières alors que le prix du bois d’œuvre flanchait. Les milieux financiers et les dirigeants de ces entreprises anticipaient alors une profonde réduction de la consommation de bois d’œuvre en Amérique du Nord en 2020, considérant que certains chantiers de construction risquaient d’être paralysés et que l’enthousiasme pour le secteur immobilier allait s’estomper. Pour faire face à la situation, les scieurs nord-américains ont procédé à la fermeture préventive de nombreuses unités de production.

Avril : Les premiers chèques de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et de son généreux équivalent américain ont permis à des millions de ménages nord-américains de conserver un niveau de vie comparable à celui d’avant la crise, et ce, malgré un taux de chômage record des deux côtés de la frontière. Avec la fermeture des commerces au détail, des restaurants et des frontières nationales à des fins touristiques, les consommateurs nord-américains ont redirigé une partie de leur budget vers les projets de rénovation. Cet engouement a eu un impact très important pour la demande de bois d’œuvre, puisque près de 40 % de la demande nord-américaine provient normalement de ce secteur. Toutefois, les fermetures préventives des scieries ont amputé du tiers la production canadienne comparativement à l’année précédente.

Mai : La plupart des producteurs de bois d’œuvre ont tenté de relancer leur production, voyant que le boom dans la rénovation avait pratiquement comblé le vide occasionné par la débâcle du secteur de la construction. Le succès fut mitigé, car la production canadienne de bois d’œuvre affichait toujours une baisse de 18 % sur un an. Cette sous-production des mois d’avril et de mai a initié une raréfaction du bois d’œuvre dans la chaîne d’approvisionnement, qui s’est soldée par une récupération rapide du prix du bois d’œuvre. Le terrain perdu au pire de la crise sanitaire était pratiquement récupéré dès la mi-mai, alors que la valeur du bois d’œuvre au comptant avoisinait les 550 $ CA/MPMP.

Juin : La construction résidentielle aux États-Unis et au Canada a dépassé toutes les attentes en rattrapant pratiquement tout le retard creusé en début de saison. Ce rebond a permis à la demande de bois d’œuvre en provenance de ce segment de retrouver un niveau comparable à l’an dernier. La vitesse et l’ampleur de la reprise du secteur immobilier sont surprenantes étant donné la récession qui sévit actuellement. Évidemment, des facteurs conjoncturels ont accéléré la cadence de la construction résidentielle. Pensons notamment aux taux hypothécaires ramenés au plancher en temps de crise ainsi qu’une augmentation sans précédent du revenu disponible en lien avec l’implantation de programmes d’aide gouvernementaux.

Juillet et août : Quoi qu’il en soit, les producteurs de bois d’œuvre n’ont pas été en mesure de rattraper le retard cumulé dans les commandes comme l’ont fait les constructeurs, notamment en raison de la hausse de la demande du segment de la rénovation qui s’est poursuivie durant l’été. Ce déficit de production a engendré une course pour sécuriser des approvisionnements, provoquant une ascension vertigineuse des prix du bois d’œuvre à partir de la mi-juillet.

Prix moyen mensuel du bois d'oeuvre (contrat à terme de l'indice Random Lengths en $ CA/MPMP)

Il serait très étonnant que le prix du bois d’œuvre demeure au niveau du mois d’août bien longtemps (1 000 $ CA/MPMP). Généralement, le mois d’octobre s’accompagne d’un ralentissement significatif dans le secteur de la construction résidentielle. Ce sera un bon moment pour les producteurs de bois d’œuvre pour maintenir la cadence afin de rattraper le déficit de production qu’ils n’ont pas été en mesure de résorber durant l’été. À plus long terme, il est difficile de trancher sur l’orientation du prix du bois d’œuvre. Des facteurs structurels accroissent la demande de bois d’œuvre, comme l’implantation du télétravail à grande échelle qui favorise la construction de résidences unifamiliales au détriment des condos et appartements dans les milieux urbains. Il faut aussi compter sur l’impact des millénariaux qui accèdent de plus en plus à une propriété. Rappelons que la cohorte, âgée entre 27 et 31 ans, de cette génération est 10 % plus nombreuse que les précédentes, ce qui accroît d’autant plus la demande résidentielle.

Il reste maintenant à déterminer si les facteurs qui ont soutenu la hausse des prix du bois d’œuvre compenseront les risques. Parmi ces facteurs, notons un taux de chômage élevé et la diminution ou l’arrêt des programmes de soutien gouvernementaux qui s’accompagneront probablement par une hausse marquée des reprises de faillite sur les marchés immobiliers d’Amérique du Nord. Ces facteurs contribueront probablement à l’éclatement de la bulle de prix du bois d’œuvre. Même si un recul des prix est à prévoir pour les prochains mois, il est important de rappeler que l’industrie du sciage au Québec est en mesure de générer des profits même lorsque le prix du bois d’œuvre avoisine les 550 $ CA/MPMP.

Les exportations québécoises de bois d’oeuvre résineux accusent toujours un retard en juillet

Pour la première fois depuis le début de la pandémie en Amérique du Nord, les exportations canadiennes de bois d’œuvre vers les États-Unis ont dépassé leur niveau de 2019. En juillet, ces exportations se sont appréciées de 3,1 % comparativement à l’année précédente.

Ces résultats positifs ont été rendus possibles par une augmentation de 9,4 % des exportations de la Colombie-Britannique. Rappelons que cette province produit plus de 40 % du bois d’œuvre canadien. Il s’agit là d’un rattrapage intéressant pour cette région qui avait subi une chute significative de ses exportations au cours des 3 mois précédents.

Les exportations québécoises de bois d’œuvre n’ont pas suivi cette tendance puisqu’elles ont reculé de 15 % en juillet, et ce, malgré une augmentation des prix et une pénurie grandissante. Pour un quatrième mois consécutif, les exportations de la Belle Province vers les États-Unis ont été nettement inférieures à leur niveau de 2019. Malgré tout, les dernières données illustrant la production québécoise de bois d’œuvre démontrent que les scieurs québécois ont produit autant en juin de cette année qu’à pareille date l’an dernier.

Ceci s’explique par le fait que les producteurs québécois de bois d’œuvre ont écoulé davantage de volume sur le marché domestique caractérisé par la résilience du marché immobilier et un boom dans la rénovation résidentielle. Ce marché domestique représente une occasion d’affaires intéressante pour les scieurs québécois qui ont pu profiter des hausses de prix du bois d’œuvre tout en diminuant leur exposition aux tarifs du marché américain. Traditionnellement, le Québec exporte proportionnellement moins de bois d’œuvre que la Colombie-Britannique (48 % par rapport à 88 % en 2019).

Record de prix pour le bois d’oeuvre

Le bois d’œuvre est l’une des matières premières qui a connu la plus grande progression de prix depuis le début de la crise de la COVID-19. L’indice de prix du bois d’œuvre Random Lengths a progressé de 103 % au cours de la dernière année, pour atteindre 698 $ US/MPMP dernièrement. Converti en dollars canadiens, cet indice atteint dorénavant un record à près de 950 $ CA/MPMP. Cet accroissement est aussi rapide que surprenant. Une compression de l’offre trop importante, jumelée à une demande plus vigoureuse que prévu, ont occasionné cette hausse aussi subite qu’inattendue.

La demande est plus robuste qu’anticipé

La robustesse du marché immobilier américain et canadien a déjoué toutes les prédictions des économistes. Les mises en chantier en juin au Canada et aux États-Unis ont atteint leur niveau d’avant COVID-19. Cette situation inattendue est survenue au même moment où la demande de bois d’œuvre en provenance du secteur de la rénovation s’est fortement accrue. Aux États-Unis, l’indice de confiance de la National Association of Home Builders (NAHB) sur les rénovations résidentielles a fortement augmenté, passant de 48 à 73 points entre le premier et le deuxième trimestre de 2020. En effet, bon nombre de particuliers ont profité du confinement pour procéder à la rénovation de leurs propriétés. La reprise du marché de la construction, conjuguée au dynamisme du secteur de la rénovation, ont donc occasionné une pression sur la chaîne d’approvisionnement.

Les données sur les exportations québécoises de bois d’œuvre vers les États-Unis illustrent cette tendance. Bien que l’activité économique ait chuté de 33 % aux États-Unis au cours du deuxième trimestre en raison de cette crise d’une ampleur disproportionnée, la diminution des exportations québécoises de bois d’œuvre ne fut pas aussi abrupte (-14 %). Les baisses depuis avril furent notables, mais nettement inférieures à la décroissance économique correspondante. C’est surprenant, car historiquement, la demande de bois d’œuvre est intimement corrélée à l’activité économique.

Exportations mensuelles de bois d'oeuvre du Québec vers les États-Unis (en G PMP)

La contraction de l’offre a été excessive

À la suite du déclenchement de la crise sanitaire vers la mi-mars, les entreprises manufacturières de bois d’œuvre ont rapidement réagi à la menace en réduisant agressivement leur capacité de production. Ce fut notamment le cas en Colombie-Britannique où des leaders du secteur comme West Fraser et Canfor ont annoncé au début du mois d’avril une réduction drastique de leurs activités (jusqu’à 60 % de leur capacité de production). La raréfaction du bois d’œuvre sur le marché nord-américain est en grande partie attribuable aux arrêts de production dans cette région, au bénéfice des autres régions forestières qui ont profité d’une concurrence moins féroce.

La vague de fermetures, ou les arrêts temporaires, des scieurs a fortement réduit la quantité de bois d’œuvre disponible dans la chaîne d’approvisionnement. Parallèlement, les distributeurs de bois d’œuvre ont fortement diminué leurs inventaires afin d’accroître leurs liquidités en vue d’une crise économique. Ces facteurs ont contribué à minimiser la disponibilité du bois d’œuvre dans la chaîne d’approvisionnement.

La course pour garantir des volumes pousse les prix vers des sommets

Contrairement aux attentes des scieurs, la consommation de bois d’œuvre en Amérique du Nord a été plus forte que prévu. Ceci s’est traduit par une forte pression sur la chaîne d’approvisionnement, occasionnant une hausse fulgurante des prix du bois d’œuvre.

La montée en flèche du prix du bois d’œuvre ressemble à plusieurs égards au rallye de 2018 lorsque le prix avait fracassé tous les records. En effet, les deux ralliements ont été causés par la conjugaison d’une meilleure demande qu’anticipée et une contraction subite de l’offre. En 2018, des feux de forêt et des problèmes de transport ferroviaire limitaient subitement l’offre, alors que cette année, ce fut plutôt une crise sanitaire à l’origine de cette contraction. Cette fois-ci, la dynamique des prix a été caractérisée par une hausse encore plus soudaine. En effet, il faut remonter à 1993 pour obtenir une hausse d’une ampleur similaire sur une si courte période. La course pour garantir des volumes de bois d’œuvre a poussé les prix vers des sommets.

À court terme, les contraintes sanitaires limiteront la capacité de production de bois d’œuvre à l’échelle de l’Amérique du Nord. Toutefois, ce débalancement entre l’offre et la demande devrait être de courte durée puisque la capacité de production nord-américaine surpasse nettement la demande. Le prix du bois d’œuvre devrait fléchir à mesure que les scieurs trouvent le moyen de reprendre leurs opérations normales ou que les dommages économiques causés par l’épidémie ne viennent ralentir le marché immobilier. Qui plus est, le prix du bois d’œuvre pourrait diminuer en novembre prochain lorsque le gouvernement américain abaissera les tarifs douaniers sur le bois d’œuvre canadien. Malgré une baisse anticipée du prix, ce dernier devrait demeurer intéressant d’un point de vue historique. Par conséquent, les marges des scieurs devraient demeurer plus que favorables.

Prix moyen mensuel du bois d'oeuvre (contrat à terme de l'indice Random Lengths en $ CA/MPMP)

La crise sanitaire contraint l’industrie forestière à une pause

La pandémie a forcé de nombreux gouvernements à confiner la population, ce qui a provoqué une profonde contraction de la consommation de biens et services de par le monde. Le PIB chutera de près de 6 % aux États-Unis et au Canada, soit un recul deux fois plus prononcé que lors de la dernière crise de 2008-2009. Contrairement à la dernière crise financière, les économies émergentes comme la Chine ne pourront amoindrir le choc, car elles entreront également en récession cette année.

L’industrie forestière est majoritairement cyclique, ce qui signifie qu’une crise économique implique une baisse de la demande et des prix. Ceci accentue la pression sur la rentabilité de ces entreprises manufacturières parce qu’il y a simplement trop de fournisseurs et moins de clients. La réponse des industriels du secteur forestier a toujours été de diminuer la capacité de production pour tenter d’assainir le fragile équilibre entre l’offre et la demande. Les économistes anticipent qu’il faudra attendre la fin de 2021 avant de retrouver un niveau d’activité économique similaire à celui qui prévalait avant l’arrivée de la COVID-19. Puisque la crise sanitaire n’affecte pas tous les secteurs de l’économie de la même manière, ce retour à la normale diffèrera d’un produit forestier à l’autre.

Impact de la crise sanitaire sur les marchés des produits forestiers
(variation de la demande depuis le début de la crise)

Le recours au télétravail, la fermeture du milieu scolaire et la baisse des revenus publicitaires des médias papier ont ébranlé la demande pour les papiers d’impression. Au Québec, au moins 8 papetières ont arrêté temporairement leur production. L’inquiétude gagne ces entreprises qui risquent de perdre définitivement leurs clients au fur et à mesure que le confinement se prolonge et que les habitudes de consommation changent. Quant à eux, les producteurs de pâte de bois ont bénéficié de l’appréhension quant à la disponibilité des papiers hygiéniques qui a encouragé les consommateurs à accroître leur réserve au début de la crise. Toutefois, il apparaît fort probable que ce pic de consommation impliquera un contrecoup plus tard cette année.

Tout comme la grande majorité des matières premières, la demande ainsi que le prix du bois d’œuvre et des panneaux structuraux en bois ont rapidement diminué avec l’imposition des mesures de confinement et le ralentissement de la construction. À partir de la fin avril, le regain de confiance des marchés, la mise en arrêt de près du tiers des usines nord-américaines ainsi que la résilience de la demande en provenance de la rénovation résidentielle ont permis au prix des produits de construction en bois de presque regagner leur niveau d’avant la crise. Toutefois, il est peu probable que le ralliement se poursuive alors que l’attractivité actuelle des prix devrait engendrer une augmentation de l’offre et provoquer une baisse des prix. Ceci à moins bien sûr que le rythme des mises en chantier aux États-Unis ne connaisse une reprise rapide après avoir chuté de 45 % entre les mois de janvier et avril 2020. Ce serait tout de même surprenant considérant une hausse de 40 millions de nouveaux chômeurs depuis le 21 mars 2020.

Cette situation engendrera une baisse de la demande pour le bois à pâte et de sciage des producteurs forestiers. Ces derniers auraient intérêt à se maintenir informés des marchés disponibles en consultant régulièrement leur syndicat de producteurs de bois ainsi que le site Web Prixbois.ca.

?>