La vulnérabilité du secteur forestier à l’exportation

Le constat est clair : les tensions commerciales s’intensifient et sont là pour durer. Le libre-échange laisse maintenant cours aux droits de douane, aux enquêtes commerciales et autres barrières commerciales non tarifaires qui caractérisent le protectionnisme. Faut-il présumer du pire pour un secteur forestier reposant en grande partie sur les marchés d’exportation? Pour saisir les implications des mesures tarifaires, considérons d’abord l’exposition du secteur forestier à l’exportation. Puis, explorons les prévisions pour chacune des familles de produits.

Le cercle vicieux du protectionnisme

Le climat commercial international se détériore pour le secteur forestier canadien :

 

  1. Le conflit du bois d’œuvre s’est intensifié avec une hausse historique droits compensateurs et antidumping imposés par les États-Unis.
  2. Le président Trump a déclenché une enquête nationale sur toutes les importations de bois d’œuvre, incluant celles du Canada. Le secrétaire au Commerce a jusqu’au 26 novembre 2025 pour déterminer si des quotas et d’autres droits de douane sont nécessaires pour protéger la sécurité nationale.
  3. Les États-Unis (encore le président!) menacent de taxer les produits canadiens, incluant tous les produits forestiers sans exception. Pour l’instant, tous les produits couverts par l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) demeurent exempts, mais le chantage persiste.
  4. L’entrée en vigueur du Règlement européen sur la déforestation (EUDR) complexifie l’accès à ce marché pour l’industrie forestière. Cette barrière commerciale non tarifaire impose de nouvelles exigences en matière de traçabilité et de conformité environnementale qui engendre des coûts pour l’ensemble de la filière.

Pour répondre aux tensions commerciales, le Canada a imposé une surtaxe de 25 % sur près de 30 G$ de marchandises américaines, dont certains produits forestiers. Ce type de mesure alimente le cycle du protectionnisme, chaque pays répliquant pour défendre ses intérêts. Quotas, restrictions à l’exportation, subventions ciblées, normes discriminatoires : tous les outils sont mobilisés pour sécuriser les secteurs nationaux jugés stratégiques.

La dépendance du secteur forestier envers les exportations

En 2023, les exportations du secteur forestier québécois représentaient environ 70 % de la valeur totale de la production selon les estimations du ministère des Ressources naturelles et des Forêts, confirmant l’importance stratégique de préserver l’accès aux débouchés internationaux. Après une envolée des prix au cours de la pandémie — rappelons que le prix du bois d’œuvre avait été momentanément multiplié par trois — les exportations forestières du Québec ont retrouvé un niveau plus stable en 2023 et 2024, avoisinant les 11 G$. Cette normalisation s’explique par une baisse des prix et des volumes de bois d’œuvre, ainsi que par un recul de 40 % des exportations de produits de pâtes et papiers entre 2022 et 2024. Or, la situation se dégrade depuis le déclenchement de la guerre commerciale par le président Trump. Le premier semestre de 2025 enregistre déjà des pertes de 312 M$ par rapport au premier semestre de 2024, soit un recul de 5,3 % de la valeur des exportations.

Graphique 1 - La vulnérabilité

Dans un rare un geste d’apaisement, le premier ministre Carney a tout récemment annoncé l’abolition des surtaxes sur les marchandises américaines. D’une part, le gouvernement fédéral souhaite apaiser les tensions, d’autre part, il affiche une volonté de s’affranchir du marché américain. La diversification des marchés devient ainsi un pilier stratégique de son plan d’aide, mais, dans un contexte de protectionnisme globalisé, cette ambition paraît difficile à concrétiser.

Les exportations de produits forestiers canadiens restent fortement concentrées vers les États-Unis, à l’exception notable des granules de bois, de la pâte BCTMP, du papier journal et du bois feuillu. Cette concentration géographique rend le secteur vulnérable aux décisions unilatérales de Washington. Elle renforce la nécessité d’adopter une stratégie commerciale diversifiée, résiliente, misant sur la valeur ajoutée.

Graphique 2 - La vulnérabilité

Les entreprises québécoises semblent répondre à l’appel de ce redéploiement stratégique des marchés encouragé par Ottawa et Québec. À cet égard, les exportations québécoises de produits forestiers hors États-Unis ont connu une croissance de 17 % après 6 mois en 2025, notamment grâce à la hausse des exportations de granules de bois et de bois d’œuvre feuillus, en progression de plus de 30 % vers des marchés outre-mer. Cela sera-t-il suffisant ? Après un semestre, 77 % de la valeur des exportations québécoises se dirigeait encore vers les États-Unis.

L’économie tressaille

Dans ce climat incertain, la confiance des consommateurs s’effrite, les investissements ralentissent et le secteur forestier peine à retrouver son élan.

L’année 2025 s’annonce difficile pour le marché résidentiel nord-américain. Aux États-Unis, le rythme des mises en chantier a reculé de 1,1 % après six mois, et une baisse de 2,7 % est anticipée pour l’ensemble de l’année. Ce ralentissement, alimenté par des taux hypothécaires toujours élevés, par des prix immobiliers soutenus qui réduisent l’accessibilité et par une confiance des consommateurs fragilisée, laisse présager une détérioration du marché résidentiel d’ici la fin de l’année. Le ralentissement observé touche également le marché de la rénovation, qui affiche des investissements en baisse de 5,6 % sur un an. Une stabilisation est toutefois anticipée au cours de la seconde moitié de l’année. La demande pour les matériaux de construction en bois s’avère donc morose.

Les perspectives pour 2026 et 2027 s’annoncent plus favorables, mais tiendront-elles la route? Les prévisionnistes anticipent une reprise graduelle de la rénovation résidentielle, avec une croissance estimée à 1,8 % en 2026 et à 2,0 % en 2027. Le secteur de la construction devrait également bénéficier d’un regain d’activité, avec des hausses de mise en chantiers projetées de 3,5 % en 2026 et de 5,3 % en 2027.

Les effets sur les marchés des produits forestiers

Conséquemment, après six mois en 2025, la demande nord-américaine de bois d’œuvre accuse un recul de 3,1 %. Pour l’ensemble de l’année, une baisse d’environ 3 % est anticipée. Un léger rebond est toutefois attendu en 2026 (+2 %), suivi d’une croissance soutenue en 2027 (+3 %). Du côté des prix, une diminution de 1,3 % est prévue cette année, et ce malgré une hausse des tarifs. On entrevoit un rebond de 5,2 % en 2026, soutenu par une reprise graduelle de la demande.

Le marché du bois d’œuvre feuillu demeure étroitement lié à la dynamique du secteur de la rénovation résidentielle, qui reste active malgré un léger fléchissement anticipé en 2025. Les exportations vers les États-Unis pourraient être freinées par les barrières tarifaires, mais la demande intérieure ainsi que les débouchés spécialisés — notamment en ébénisterie et en ameublement — offrent des perspectives de stabilité. Du côté des prix, les planches d’érable connaissent une hausse de 9,9 % après 6 mois en 2025, tandis que celles de bouleau ont reculé légèrement (-1,0 %).

La demande de panneaux OSB a diminué d’environ 1,2 % après 6 mois en 2025. Pour l’année, les prévisionnistes anticipent une baisse d’environ 2 %, suivie d’un rebond équivalent en 2026, au gré de la reprise des mises en chantier. Malgré cette dynamique modérée, les prix devraient subir une forte correction en 2025 (-24 %). D’ailleurs, il faut noter qu’entre juin 2024 et juin 2025, les prix ont déjà reculé de 38   %. Ce repli s’explique par un ralentissement de la demande, par une surcapacité de production temporaire et par une accumulation d’inventaires. Plusieurs producteurs ont ralenti la production, à l’image de Forex à Amos, qui a annoncé une suspension de ses opérations pour une durée de 7 semaines. Les prévisionnistes anticipent un léger redressement des prix à compter de 2026 (+5,3%), qui s’avéreraient insuffisants pour effacer les pertes de 2025.

En 2025, la demande de panneaux de particules (Uniboard, Tafisa) et de panneaux MDF (Uniboard) devrait se stabiliser, tandis que leurs prix pourraient augmenter d’environ 6 %. En 2026, la demande de panneaux non structuraux en bois progresserait d’environ 3 %, portée par la reprise de la rénovation résidentielle, de la fabrication de meubles et de la construction unifamiliale. Cette dynamique devrait favoriser une remontée des prix, soutenue par une baisse des importations et une amélioration des conditions de marché.

Entre-temps, la consommation mondiale de papiers d’impression poursuit son déclin structurel. Malgré une hausse des exportations nord-américaines en 2024 (+8,4 %), le marché du papier journal reste en repli : les stocks s’accumulent et la demande continue de s’effriter. Dans ce contexte, l’usine F.F. Soucy de White Birch à Rivière-du-Loup a suspendu ses opérations jusqu’au 3 novembre, en raison d’un environnement économique défavorable. Au Canada, les producteurs sont confrontés à une incertitude liée à l’éventuelle imposition de droits de douane américains de 25 %, susceptibles d’affecter jusqu’à la moitié de la production. Les exportations québécoises ont chuté de 15 % au premier semestre 2025, bien que les prix affichent des signes de reprise.

Les prévisionnistes estiment que le papier UFS (Domtar) devrait enregistrer une baisse de la demande en 2025. Les importations ont bondi de 40 %, en réponse à la fermeture de plusieurs usines nord-américaines. L’imposition de tarifs devrait freiner ces flux, tandis que les producteurs locaux investissent pour regagner en compétitivité. Le papier CFS (Sappi) connaît également un ralentissement en ce début d’année avec une baisse de 13 % des volumes vendus en Amérique du Nord. Les prix devraient rester stables en 2025.

Le marché mondial de la pâte à papier devrait connaître une croissance modérée. Les prix devraient se stabiliser en 2025, après plusieurs années de volatilité. La demande de pâte BCTMP — notamment produite par Sappi à Matane et par RYAM à Témiscamingue — progresse, étant soutenue par l’essor du commerce électronique et par la recherche de solutions d’emballage durables. À l’inverse, les exportations québécoises de pâte NBSK (Domtar Fibrek, Nordic Kraft) ont chuté de 27 % au premier semestre 2025, malgré une hausse des prix de 32 % attribuable à des perturbations de production en Europe.

Le marché mondial des cartons d’emballage affiche une croissance soutenue, portée par la demande croissante en solutions durables, recyclables et adaptées au commerce électronique. Les prévisions indiquent une progression de la demande annuelle moyenne de 4,5 % à 6 % selon les segments et les régions. Au Québec, les exportations de carton (WestRock La Tuque et Cascades Cabano) ont augmenté de 9,4 % après six mois en 2025. Les prix sont orientés à la hausse, soutenus par une demande robuste et une amélioration des conditions économiques.

En résumé pour les producteurs forestiers

Les voyants jaunes s’allument partout alors que la guerre commerciale malmène le secteur forestier. Une correction de la demande de bois rond a lieu en 2025… et se poursuivra possiblement au début 2026. Bien qu’une reprise soit anticipée ensuite, bien malin est celui qui saura prédire le niveau et le rythme d’ascension. En effet, les marchés à l’exportation demeureront contraints alors que le président Trump ancrera les bases de sa politique commerciale protectionniste.

En ce sens, nous rappelons encore une fois aux producteurs qu’ils ont tout intérêt à s’informer couramment de la situation auprès de leur syndicat de producteurs de bois, de notre veille économique et de Prixbois.ca. Un producteur averti en vaut deux!